LE QUOTIDIEN : Quelque 1 500 spécialistes de bloc ont participé à votre opération d’exil à Bruxelles. Avec le recul, comment jugez-vous cette action inédite ?
Dr PHILIPPE CUQ : Cette mobilisation a été historique pour nous, exigeant un engagement exceptionnel. Elle s’est déroulée sur un temps long : une préparation dès juillet 2025 pour organiser le déplacement, une mobilisation progressive et une pédagogie intense auprès des confrères, avec plus de trente lettres d’information envoyées jusqu’à la fin de l’année ! Le Bloc a joué un rôle moteur en anticipant les enjeux et en alertant les autres syndicats.
Les dates avaient été fixées longtemps à l’avance pour peser sur le calendrier politique, notamment avant la clôture du PLFSS [budget de la Sécu, NDLR]. Au final, près de 1 500 confrères se sont déplacés à Bruxelles et 80 % des blocs opératoires ont été fermés, montrant l’ampleur réelle de ce mouvement que nous n’avions pas souhaité initialement, mais qui s’est avéré nécessaire pour provoquer une prise de conscience.
La réaction de l’État a été spectaculaire : près de 4 000 réquisitions massives de médecins spécialistes, dont certains sans astreinte officielle, ont été émises dès le 31 décembre. Si nous étions favorables à ce que certaines réquisitions s’opèrent dans le périmètre normal des gardes, ces mesures ont largement dépassé le cadre légal. Nous travaillons avec nos avocats pour analyser ces situations et, si nécessaire, engager des actions afin de clarifier la jurisprudence.
Qu’est ce qui a motivé le plus les confrères pour basculer dans la grève ?
La défense du secteur 2, qui reste aujourd’hui au cœur du modèle économique des chirurgiens, des anesthésistes et des obstétriciens, contrairement à d’autres spécialités encore majoritairement en secteur 1. Le rapport Monnet/Rousset sur les dépassements d’honoraires, puis le PLFSS 2026 avec un projet de surtaxe, ont fait craindre une remise en cause directe de ce secteur, ce qui a largement mobilisé les confrères.
Tout cela a été vécu comme une attaque idéologique sans précédent contre l’exercice libéral
Au-delà de ce point précis, c’est l’esprit de la loi qui a cristallisé notre colère : les pénalités liées au DMP, la baisse unilatérale des tarifs ou l’attaque contre le secteur 3. À cela s’ajoute la mise sous objectifs (MSO) directe obligatoire dans le projet de loi sur les fraudes… Tout cela a été vécu comme une attaque idéologique globale sans précédent contre l’exercice libéral. La réponse devait donc être, elle aussi, sans précédent.
Vos détracteurs ont critiqué le choix de l’hôtel confortable Hilton pour votre « exil » bruxellois. D’autres ont parlé des « bus de la honte » pour des médecins aisés…
En ce qui concerne ces critiques, je suis très tranquille. Notre opération était prévue depuis six mois, annoncée de manière très transparente. Il n’y a eu aucune surprise ni manquement à nos responsabilités : la continuité des soins a été assurée, aucune complication n’a été signalée, et nous avons respecté les réquisitions. Le choix du Hilton, et plus précisément du Double Tree à Bruxelles, n’était pas un luxe mais la seule salle capable d’accueillir 1 500 participants dans de bonnes conditions.
Vous avez obtenu des engagements écrits du ministère. Le combat va-t-il continuer ?
Il ne faut pas se méprendre : nous n’avons rien obtenu de définitif ! Il faudra que les modifications législatives, notamment pour supprimer la MSO obligatoire sur les prescriptions, soient bien inscrites par amendement, puis votées par le Parlement. Même si la ministre s’est engagée dans une lettre, la mise en œuvre dépend du processus parlementaire.
Nous avons certes suspendu la grève, mais avec l’arme au pied, prêts à agir dès la moindre attaque
Notre vigilance reste extrême car nous avons identifié plusieurs dangers. D’abord les discussions conventionnelles qui reprennent ces jours-ci, notamment sur les dépassements, les contrats Optam et la CCAM : s’agit-il de négociations aboutissant à un vrai avenant signé ou de simples discussions sans conséquence ? Ensuite, il y a les deux textes législatifs dans les tuyaux - PPL Garot et Mouiller – qui peuvent impacter négativement l’exercice. Sans compter le futur PLFSS 2027, qui pourrait réintroduire de nouvelles contraintes. Sur ce dernier sujet, il y a un paradoxe : la ministre promet des réunions régulières directes avec les syndicats, tout en affirmant que la loi ne doit pas intervenir dans la vie conventionnelle… Toute ingérence législative sera une menace. Nous avons certes suspendu la grève, mais avec l’arme au pied, prêts à agir dès la moindre attaque.
Quelle sera votre ligne rouge ?
Notre priorité reste la protection du secteur 2, absolument indispensable pour l’exercice libéral de notre activité au bloc opératoire et l’accès aux soins, en particulier dans les zones sous-denses. Si nous avons suspendu la grève de la permanence des soins en établissements, notre position reste inchangée sur l’Optam ACO [anesthésie-chirurgie-obstétrique, NDLR]. En attendant d’y voir plus clair, nous appelons les médecins à sortir de ces contrats de modération tarifaire jusqu’à nouvel ordre.
Vous avez transmis à Matignon des propositions pour améliorer les conditions d’exercice spécifique des praticiens du bloc opératoire. Quelles sont vos priorités ?
Je le redis : le secteur 2 de nos activités – chirurgie, obstétrique, anesthésie – n’est pas exactement le même que celui des autres spécialités libérales. Outre notre retard tarifaire particulièrement important, il y a le volume même de nos actes qui ne sont pas répétitifs. Mettre en place une prothèse de hanche n’intervient qu’une, voire deux fois dans la vie d’un patient. Idem pour une opération de la cataracte. Nous devons trouver une solution. L’augmentation, indispensable, des tarifs opposables ne suffira pas, à elle seule, à combler l’évolution du coût de notre pratique : les charges professionnelles et salariales, les exigences de qualité, l’innovation thérapeutique, la technologie, les Ibode etc. Ce sont des éléments essentiels à prendre compte, sinon, on passe à côté du sujet !
Hors des compléments d’honoraires, point de salut ?
Oui, parce que nous aurons toujours besoin de ces compléments pour financer la qualité et l’innovation. Mais nous sommes d’accord pour sanctionner, dans le cadre conventionnel, les dépassements abusifs et redéfinir les pratiques tarifaires excessives. À ce titre, on souhaiterait qu’il y ait un observatoire des compléments d’honoraires dans nos activités. On peut le mettre en place avec la Cnam, qui a tous les chiffres, afin d’aborder ces sujets en transparence.
Le risque, en chirurgie, est particulièrement bien identifié pour les assureurs complémentaires
Quel rôle joueraient les complémentaires dans votre scénario ?
Nous souhaitons évidemment que les complémentaires santé s’engagent davantage dans le remboursement de nos activités de bloc opératoire, qui sont très ciblées, et la solvabilisation des compléments d’honoraires. Les études montrent que, globalement, un Français n’est opéré que deux à trois fois dans sa vie. Donc, le risque, en chirurgie, est particulièrement bien identifié pour les assureurs complémentaires. Il y a ici un sujet majeur, même si au sein de l’Unocam [Union nationale des organismes complémentaires santé, NDLR], les mutuelles n’ont pas exactement les mêmes préoccupations que les institutions de prévoyance ou les assureurs privés.
Comment réunir ces « payeurs » complémentaires autour d’un projet commun ?
Dans ce jeu à plusieurs bandes, il existe un outil qu’on connaît bien : le contrat responsable [aidé fiscalement, NDLR]. En échange d’avantages fiscaux consentis par l’État, on pourrait demander aux complémentaires d’augmenter sensiblement leur participation dans le remboursement de la chirurgie. Il suffirait de changer le décret qui définit le cahier des charges des contrats responsables. Pour nous il devrait imposer à la complémentaire santé un plancher de remboursement spécifique aux activités de bloc via le contrat responsable. Par exemple, imaginons une obligation de rembourser 30 % des compléments d’honoraires de la chirurgie. De notre côté, on s’engagerait à rester dans un plafond à déterminer. Cela aurait l’intérêt de diminuer le reste à charge pour le patient. Mais c’est un sujet politique très sensible qui se décide au sommet de l’État. Il faut que l’on se pose, qu’on y réfléchisse pour l’intégrer dans un projet à long terme. Il est évident que c’est un projet d’élection présidentielle.
Repères
1988
Diplômé de médecine chirurgie vasculaire
2010
Création de l’intersyndicale Le Bloc (union des anesthésistes de l’AAL, des obstétriciens du Syngof et des chirurgiens de l’UCDF)
2016 et 2024
Signataire de la convention médicale
2023
Création de l’union syndicale Avenir spé - Le Bloc
2026
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