Pas un slogan fabriqué en chambre, pas une stratégie descendante, en dehors de l’initiative du Bloc-Avenir Spé, née pour défendre le secteur 2 en proposant à quelque 2 000 confrères un exil symbolique à Bruxelles en janvier 2026. Ici, c’est autre chose : une réaction de terrain, spontanée, viscérale, face à une accumulation de signaux humiliants constatés durant l’automne 2025 : dévalorisation du soin, surtaxation tous secteurs confondus, injonction permanente à « tenir » sans moyens avec un niveau de remboursement global l’un des plus bas de l’OCDE, avec des baisses tarifaires passées inaperçues pour la plupart après la LFSS 2025, et des trajectoires budgétaires qui entretiennent l’asphyxie de tout un secteur.
Première leçon : il n’y a pas que les syndicats « représentatifs » qui savent mobiliser
Ce mouvement l’a démontré. En quelques semaines, grâce aux réseaux sociaux et à des groupes WhatsApp rassemblant des milliers de confrères (au point de devoir multiplier les groupes, la limite technique de 1 024 membres étant vite atteinte), une mobilisation de masse a été lancée. Dans les Alpes-Maritimes, nous étions près d’un millier à Nice à défiler en criant « Fatome démission ! » le 3 décembre dernier. Un millier dans un seul territoire : à l’échelle nationale, cela donne une idée du potentiel à savoir 70 000 soignants. On a salué les 10 000 à 20 000 manifestants à Paris : c’était solide. Mais on aurait pu faire beaucoup plus, beaucoup plus tôt, avec plus de clarté et de cohérence. La base a prouvé qu’elle pouvait s’organiser vite. Reste à la considérer comme une force, pas comme un décor et une masse sans âme ou sans idée.
La base a prouvé qu’elle pouvait s’organiser vite. Reste à la considérer comme une force
Deuxième leçon : les CME et les territoires sont une puissance sous-exploitée
Très tôt donc des élus d’une dizaine de Commission médicales d’établissements (CME) dans les Alpes Maritimes et le Var Est ont organisé des assemblées générales extraordinaires, ont demandé aux praticiens libéraux exerçant dans les établissements de prendre position, ont structuré le débat localement. Un établissement privé, ce sont 100, 200, 300 médecins… Additionnez : on parle de milliers de praticiens, ancrés, visibles, capables d’action collective en se coordonnant avec des cabinets isolés. Et pourtant, trop souvent, cette réalité est oubliée dans les discussions nationales. La mobilisation a montré que le terrain a des relais, une légitimité, et une force de frappe. Encore faut-il lui ouvrir la porte. Et encore faut-il aussi que chaque territoire s’organise sans attendre passivement des consignes qui ne viennent pas.
Troisième leçon : le corporatisme ne protège plus, il affaiblit
Ce qui a frappé, c’est l’envie de dépasser les frontières habituelles. Des infirmiers libéraux, des internes (parfois empêchés par leur hiérarchie archaïque et sourde), des praticiens hospitaliers ont rejoint les mobilisations. Parce que la crise est systémique : elle concerne la valeur du soin, le temps médical, l’attractivité, la continuité ville-hôpital, et la soutenabilité économique des structures. L’idée que chacun défendrait sa chapelle, dans son coin, est devenue contre-productive. Quand le terrain élargit le front, il renforce le message. Quand on le referme, on s’isole. Ainsi refuser comme certains l’ouverture est une erreur fondamentale qu’il faudra combattre si nécessaire.
Et pourtant, le bilan obtenu reste faible.
Oui, il y a eu des avancées, et il faut les nommer clairement. La ministre de la Santé s’est engagée à porter un amendement pour retirer l’article 17 sur la mise sous objectif obligatoire des arrêts de travail. Un engagement a été pris de ne pas baisser les tarifs sans accord syndical (articles 77 et 78), avec la promesse de supprimer ce droit au plus tard dans le prochain PLFSS. La procédure sur la baisse des tarifs d’imagerie pour 2026 a été stoppée, même si, dans le même temps, les baisses déjà appliquées depuis le 1er novembre 2025 restent maintenues. Et plusieurs bombes à retardement demeurent : l’année « Dr Junior », dont les conditions restent très problématiques car non réfléchie et qui est en train de mobiliser les étudiants, et l’article 102 sur le cumul emploi-retraite. Mais les avancées les plus concrètes ont surtout été obtenues au Parlement avant le vote définitif de la loi, là où la stratégie de porte-voix préalable a été la plus efficace, avec notamment la suppression des surtaxations visant les médecins des secteurs 1 et 2.
Plusieurs syndicats ont annoncé que la bataille continue aussi contre l’article 76, celui qui vise le déremboursement des prescriptions des confrères de secteur 3, grands oubliés des revendications (avec même un syndicat MG France ayant refusé de signer un communiqué de presse commun exigeant la suppression de l’article…), ainsi que leurs patients, désormais exclus de facto des soins à partir du 1er janvier 2027. Une hérésie, qui devra être portée devant le Conseil constitutionnel.
Mais malgré ces points arrachés, l’arrière-goût dominant, aujourd’hui, reste celui d’une demi-teinte très terne. Parce que l’essentiel n’a pas bougé : un Ondam toujours insuffisant, des tarifs gelés pour 2026 qui condamnent déjà certains établissements en déficit, des incertitudes tarifaires entretenues, et les baisses des tarifs d’imagerie que beaucoup sentent déjà glisser vers l’oubli. Les promesses ministérielles, finalement les seules avancées réellement obtenues après dix jours de grève, n’engagent que ceux qui les font. Un engagement verbal n’est pas un financement. Et pendant que les charges et les contraintes continuent de grimper, la réponse ne peut pas se résumer à « on verra plus tard, lors des présidentielles », où tout sera encore noyé.
C’est pourtant, de fait, ce qui a été acté, avec une intersyndicale qui, malgré son exigence comme principale revendication pendant la mobilisation, n’a toujours pas été reçue par le Premier ministre, resté silencieux face à notre mouvement, bien plus loquace avec les agriculteurs aux tracteurs redoutablement intimidants.
Ce bilan décevant tient aussi à un problème de gouvernance et de représentativité
Beaucoup de confrères ont eu le sentiment que les têtes syndicales se sont éloignées du réel, de la fatigue quotidienne, du niveau d’exaspération, et surtout de la capacité de mobilisation du terrain. La base a parfois eu l’impression d’être sollicitée, puis remerciée, puis renvoyée à ses cabinets, sans explication claire des choix tactiques. Refuser de se mobiliser dès début décembre (sauf Jeunes Médecins et la FMF), sans que l’on comprenne pourquoi il fallait attendre que la loi soit votée. Les syndicats d’internes, eux aussi, n’ont pas toujours réussi à convaincre, ni à expliquer clairement ensuite à leurs propres bases. Annoncer une date de fin de grève, le 15 janvier, comme on clôt un chapitre, c’est enfin méconnaître ce qu’est un rapport de force : il se construit, il se maintient, il se reconduit tant qu’on n’a pas été entendus.
Et quand la ligne nationale semble hésitante ou incohérente sur le début du mouvement et ses conséquences, le terrain ne suit pas « par discipline », il décroche par lucidité. Les modalités étaient floues, parfois contradictoires : réquisitions en cas de grève de la permanence des soins, fermeture complète des cabinets mais sur quelles durées après les fêtes, calendrier jugé trop tardif… Résultat, beaucoup n’ont pas fait grève du tout, non par indifférence, mais par exaspération ou perte de confiance. Ou tout simplement car ils n’avaient pas les moyens financiers de le faire aussi longtemps alors que tout semblait décousu et déjà écrit.
Renoncer à exiger la démission de celui qui a cristallisé tout le mépris pour notre profession (sauf encore une fois Jeunes Médecins), à la tête de la Cnam depuis cinq ans, sous prétexte qu’après lui il y en aura un autre, n’est pas crédible. Cela laisse planer l’idée de renoncements de couloir, de copinages, probablement facilités par quelques tutoiements et de bons repas passés ensemble.
Il faut le dire sans agressivité mais sans détour : les syndicats ne peuvent plus se permettre d’être sourds voire méprisants envers la base. La base n’est pas un réservoir à manifester, c’est une intelligence collective. Et les CME, dans de nombreux territoires, représentent une capacité de structuration que certains sous-estiment gravement. Continuer à piloter sans écouter, c’est préparer l’échec de la prochaine mobilisation.
Ce n’est pas une critique morale, c’est une évidence politique. Et donc, cela se corrige. Nous avons aussi, probablement, besoin de davantage de confrères syndiqués, non pas pour continuer à alimenter des appareils ancestraux, mais pour les transformer de l’intérieur. Car reconnaissons-le : la critique est facile, l’exercice est difficile, chronophage, et souvent ingrat. Il va falloir exiger des mandats plus clairs, des comptes rendus publics, des positions débattues avec les territoires avant d’être annoncées, et une place structurée donnée aux CME et aux collectifs de terrain dans la stratégie nationale. La représentativité ne se proclame pas : elle se construit, elle se contrôle, elle se mérite.
La grève des médecins a montré deux choses à la fois : notre puissance de mobilisation et la fragilité de notre représentation. Ne laissons pas cette énergie se dissoudre dans l’amertume. La base a parlé. Maintenant, il faut l’écouter et surtout l’organiser.
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