Il aura donc fallu une grève, des cabinets fermés, des plannings désorganisés, des patients dont les rendez-vous ont été repoussés, et des médecins épuisés mais déterminés, pour que le gouvernement commence enfin à reculer. Lentement. Car force est de constater que le rapport de force semble avoir, cette fois au moins, fonctionné. Les lignes ont bougé. Les certitudes parlementaires, en partie adoubées par le ministère et l’Assurance-maladie, se sont fissurées. Les éléments de langage se sont adoucis. On ne parle plus de « réforme indispensable », mais de « concertation approfondie ». En politique, cela ressemble fort à une forme de capitulation.
Une grève pour « rappeler des évidences »
Et pourtant, cette grève n’aurait jamais dû être nécessaire. Le problème n’est pas que les médecins aient dû descendre dans la rue. Ils l’ont déjà fait par le passé et le feront probablement encore. Le problème est qu’ils aient dû le faire pour rappeler des évidences. Pas des subtilités technocratiques ni des arbitrages complexes. Non : des évidences. Du bon sens, pragmatique, clinique, appliqué à la politique de santé française. Le bon sens de reconnaître qu’on ne fixe pas des tarifs de soins en les déconnectant de la réalité, comme on n’imposerait pas à un boulanger de vendre sa baguette cinquante centimes quand ses ingrédients lui coûtent le double.
Il en va de même avec le DES de médecine générale à quatre ans. Présenté comme une avancée pédagogique majeure, il a été vidé de son sens professionnalisant et s’impose peu à peu comme un symbole de déconnexion du terrain, des attentes et surtout de la réalité humaine et professionnelle des futurs généralistes. Ainsi, les docteurs juniors exerceront un an en médecine libérale sans jamais avoir à gérer la part libérale d’un cabinet, alors qu'ils le feront une fois leurs études terminées.
Même constat pour le contrôle souhaité des arrêts de travail ou la mise sous objectifs de confrères. S’il existe, soyons honnêtes, des médecins qui, dans certains territoires, prescrivent trop, la majorité prescrit des arrêts quand les patients en ont réellement besoin. Parfois parce que les délais d’examens, souvent longs, conditionnent la reprise du travail. Mais il faut surtout être lucide : ce sont aussi les conditions de travail et l’évolution de la société qui rendent les patients malades. Les médecins sont les thermomètres de la santé au travail. Si le thermomètre indique de la fièvre, le regarder de travers et lui reprocher une température trop élevée ne changera rien à la réalité de la fièvre. Mais le concéder serait sans doute un aveu.
Des alertes répétées mais pas entendues
Un aveu que l’on ne sait toujours pas rendre la médecine générale désirable, tant on s’acharne à la contraindre. Un aveu, surtout, que l’on continue à penser la santé depuis des tableaux Excel, loin des cabinets, loin des patients, loin des médecins. Fallait-il vraiment une grève pour comprendre cela ? Les signaux étaient là depuis longtemps à coups d'alertes répétées, d'avis argumentés et de rapports tous enterrés. Les prises de position syndicales caricaturées en réflexes « corporatistes ». Les médecins parlaient, mais on n’écoutait pas. Ou plutôt : on entendait, mais on pensait savoir mieux qu’eux, ce qui était bon pour eux. Jusqu’à voir, juste avant la crise du Covid, des confrères hospitaliers accusés par des médias de pleurnicherie permanente.
Sans médecins, il n’y a pas de système de santé. Pas de soins premiers. Pas de prévention. Pas de coordination
Avec la grève, soudainement, le gouvernement a découvert que le dialogue était nécessaire, que la méthode posait problème et que certaines mesures pouvaient être « mal perçues ». La grève a rappelé une vérité pourtant simple : sans médecins, il n’y a pas de système de santé. Pas de soins premiers. Pas de prévention. Pas de coordination. Les médecins ne sont pas une variable d’ajustement, comme on l’a fait dans les années 1990, avec le « succès » que l’on mesure aujourd’hui. Ils sont la condition même du fonctionnement du système.
Ce mouvement peut donc être qualifié de succès. Mais il reste aussi un échec collectif. Un échec de la gouvernance, de l’anticipation et du respect. Quand un gouvernement attend la crise pour corriger des mesures manifestement contestables, ce n’est pas de la fermeté : c’est une forme d’aveuglement. Et l’ironie est cruelle. Ceux qui expliquaient hier que la réforme était « indiscutable » découvrent aujourd’hui qu’elle était « amendable ».
Reste une question essentielle : qu’a-t-on gagné ? Sans doute ni du temps, ni l’énergie, mais plutôt un message dangereux qui veut que pour être entendu, il faille bloquer. La grève des médecins a fait reculer le gouvernement, certes, mais elle révèle surtout une faillite plus profonde : celle d’un système incapable d’écouter ses soignants autrement que sous contrainte. Une médecine gouvernée par la crise plutôt que par l’intelligence collective. Espérons, naïvement, que la prochaine réforme commencera enfin par davantage de bon sens.
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