LE QUOTIDIEN : Vous avez consacré votre thèse de philosophie à la notion de plasticité. Comment en êtes-vous venue à travailler sur l’expérimentation animale en psychiatrie ?
ANTONINE NICOGLOU : J’ai suivi des études de biologie en parallèle de mes études de philosophie, et ce double parcours m’a amenée à me spécialiser en philosophie des sciences biologiques et médicales, où les questions relatives à la théorie de l’évolution et au darwinisme, réinterprétées à l’aune de la génétique sont centrales.
J’ai consacré ma thèse de philosophie au concept de plasticité qui a émergé à partir des années 2000, avec l’essor de l’épigénétique et de l’épigénomique. Tout en restant en lien avec les laboratoires de biologie du développement, j’ai été affiliée après ma thèse dans un laboratoire de psychologie et je me suis intéressée à l’articulation entre psychiatrie et biologie.
En arrivant au laboratoire Inserm Imagerie et cerveau iBrain, j’avais comme projet – toujours d’actualité – de questionner la définition de la plasticité dans ce contexte translationnel qui explore les liens entre les mécanismes observés chez l’animal et l’homme. Mais au contact des biologistes, j’ai été marquée par le statut de l’expérimentation.
En quoi ?
En biologie du développement, il est admis qu’on peut produire des connaissances sur les êtres humains à partir de l’observation des mécanismes chez divers animaux, grâce à la théorie de l’évolution qui pose une proximité plus ou moins grande entre les êtres vivants.
En psychiatrie biologique, ce raisonnement est moins évident. Il paraît difficile d’identifier chez une souris des signes de dépression similaires aux nôtres. Sans compter que la classification des pathologies mentales et l’identification des symptômes sont elles-mêmes problématiques.
En tant que philosophe, cela m’a interpellée : comment les scientifiques ont-ils pu considérer comme évidentes les recherches sur l’animal en psychiatrie (comme dans tout autre domaine médical) et en attendre des découvertes ?
Comment menez-vous votre recherche ?
Mon approche est à la fois historique et fondamentale. Je m’inspire des problèmes rencontrés dans mon équipe, à la fois épistémologiques et éthiques. La question épistémologique est : parvient-on aujourd’hui à produire de nouvelles connaissances sur les maladies mentales humaines ?
Dans les années 1950, les psychotropes ont transformé en profondeur la discipline : ils offrent une alternative aux électrochocs, lobotomies, ou crises insuliniques, sans parler des enfermements, et permettent un échange entre les médecins et leurs patients. Puis toute une série de molécules ont été découvertes, dont les antidépresseurs, mais depuis la fin des années 1990, il ne semble plus y avoir tant de progrès en matière de pharmacologie psychiatrique.
Des raisons sociologiques, structurelles, liées au fonctionnement de la recherche peuvent être avancées. En tant que philosophe, je m’intéresse à l’hypothèse selon laquelle ce recul des progrès serait lié aux limites des modèles animaux pour comprendre les pathologies et trouver des thérapeutiques. La psychiatrie serait l’exemple par excellence de ces limites.
Cette dimension épistémologique ne peut être pensée, selon moi, indépendamment de la dimension éthique. Les mouvements antivivisectionnistes apparaissent dès le XIXe siècle, en même temps que Claude Bernard pose les bases de la méthode expérimentale. Ils existent encore, incarnés par les penseurs de l’éthique animale, qui siègent parfois dans les comités d’éthique. Une différence, toutefois : alors qu’au XIXe siècle, existait une vraie opposition entre expérimentateurs et antivivisectionnistes, aujourd’hui, la biologie a intégré la critique en mettant en place ces comités d’éthique.
La philosophie aide à comprendre les transformations des sciences et à réintroduire du doute dans les pratiques médicales
Quelles sont les limites de l’expérimentation animale ?
Pour mettre un médicament sur le marché, notamment un psychotrope, il est obligatoire de présenter un certain nombre d’études sur les animaux. Or les protocoles acceptés aujourd’hui datent des années 1950. On attend de l’innovation à partir de protocoles probablement dépassés pour certains !
Il faudrait élaborer, pour la psychiatrie biologique, de nouveaux modèles animaux, en faisant des phénotypages afin d’observer des comportements spécifiques à telle pathologie. Mais ces protocoles sont regardés d’un mauvais œil par les comités éthiques qui y voient une nouvelle manière de torturer les animaux, d’autant que les chercheurs n’ont pas encore accumulé beaucoup de données sur ces modèles.
En outre, la pression sociale, légitime, pour condamner toute forme d’expérimentation animale est de plus en plus forte. Les directives européennes suggèrent qu’il faudrait cesser toute expérimentation animale et se tourner vers d'autres types d'approches. Mais il y a de nouveau un paradoxe : comment privilégier d’autres approches alors qu’organes de recherche et comités d’éthiques valorisent les méthodes anciennes ? On ne peut penser les enjeux épistémologiques indépendamment de l’éthique.
Vous avez beaucoup travaillé sur les recherches d’Henri Laborit autour de la chlorpromazine. Pourquoi ?
Je voulais savoir comment travaillaient les chimistes et pharmaciens qui ont conçu la chlorpromazine dans le laboratoire de Rhône-Poulenc entre les années 1930 et 1950, commercialisée sous le nom de Largactil. J’ai découvert qu’ils se fondaient sur l’observation de la physiologie classique. Non sur l’étude des comportements, qui ne se développera qu’après la découverte de la chlorpromazine, lors de sa diffusion dans les pays anglo-saxons. À l’origine, elle est testée sur des patients, à une époque où le contrôle éthique est lacunaire.
Puis très rapidement, des observations sont faites chez différents profils de patients, certains reçus en consultation externe, d’autres internés aux symptômes plus sévères ; et les scientifiques se demandent en parallèle ce qui pourrait être observé chez l’animal, selon les molécules. S’impose dès le début un enjeu de « screening » : repère-t-on chez l’animal des comportements provoqués par une molécule, qui se manifesteraient aussi chez l’humain mais sous d’autres formes ?
Dans ce modèle, les symptômes chez l’animal et l’humain sont différents : on recherche uniquement une similitude de réaction à une molécule. Ce n’est que postérieurement que se développeront des modèles analogiques, où l’animal a un comportement qui semble mimer le comportement humain.
Aujourd’hui, ces différents modèles cohabitent. Ce qui n’est pas sans ambiguïté, car pour faire valider un projet, les chercheurs vont parfois mettre en avant le modèle analogique alors qu’ils travaillent davantage sur la structure. L’analogique peut être plus porteur (car la visée thérapeutique semble plus proche) mais les comités d’éthique risquent de délibérer en projetant une vision anthropomorphique.
Peut-on se passer de l’expérimentation animale ?
Si l’on cesse toute étude sur l’animal, comment poursuivre les recherches fondamentales sur les pathologies humaines ? Le premier risque est d’augmenter les expérimentations chez l’homme, mais le sujet est délicat en psychiatrie à cause du consentement, qui est difficile à cerner quand les patients ont des états de conscience altérés et/ou sont très vulnérables. Sans oublier le poids de l’histoire : les malades mentaux ont longtemps été l’objet d’expérimentations, y compris pour d’autres pathologies, au détriment de toutes règles éthiques.
Les organoïdes ne sont pas neutres biologiquement ; quant à l’intelligence artificielle, ces modèles soulèvent la question du rapport à la subjectivité et à l’altérité.
Avant d’acter la suppression de l’expérimentation animale, il faut, me semble-t-il, questionner nos pratiques. La dissection et la vivisection ne sont plus indispensables : l’observation peut en revanche devenir centrale pour comprendre les comportements, tout en ayant conscience du statut du laboratoire, un environnement artificiel et aseptisé, alors que les pathologies mentales sont influencées par les facteurs extérieurs.
Les médecins n’ont pas à être omniscients. Pouvoir l’exprimer sans perdre la confiance des patients relève d’un apprentissage
Quelles relations entretenez-vous avec les chercheurs et médecins avec qui vous travaillez ?
Après des expériences dans des laboratoires de biologie du développement et de génétique, j’observe dans l’équipe où je travaille, composée de neuroscientifiques et de cliniciens, une plus grande part laissée au doute. La psychiatrie biologique est plus proche de la philosophie : il y a un questionnement constant sur la maladie mentale et les rapports entre affections du corps et de l’esprit.
Et pour ma discipline, il me paraît important d’être du côté des sciences et notamment de la psychiatrie, qui permet de poser à nouveaux frais la question de la définition de la maladie. Si un changement s’opère dans le statut de l’expérimentation animale, il viendra de la psychiatrie biologique, plutôt que d’autres domaines (comme la cancérologie).
Quel regard portez-vous sur la place de la philosophie dans les études médicales ?
La médecine est une science qui s'intéresse à l'humain, avec un accent mis sur la biologie depuis les années 2000. Mais les autres aspects ne doivent pas être oubliés, notamment historiques, sociologiques, anthropologiques… D’où l’importance de la diversité des sciences humaines dans la formation médicale, qui devraient toutes être représentées, ce qui n’est malheureusement pas le cas.
Je ne pense pas qu’une discipline ait vocation être tenir un discours unificateur ; la philosophie n’a pas à dire ce que sont les humanités. En revanche, elle peut aider à comprendre les transformations des sciences et à réintroduire du doute dans les pratiques médicales. Les médecins n’ont pas à être omniscients. Il est normal qu’il y ait des choses qu’ils ne savent pas. Pouvoir l’exprimer sans perdre la confiance des patients relève d’un apprentissage.
Le psychiatre tué par un patient en Guadeloupe décoré de la légion d’honneur à titre posthume
Fin de vie : les députés adoptent la proposition de loi sur l’aide à mourir
Aide à mourir : les députés adoptent la clause de conscience et le délit d’entrave, le vote solennel reporté
Aide à mourir : les députés votent à nouveau pour pouvoir déléguer l'acte au soignant