LE QUOTIDIEN : Sondage après sondage, les Français expriment leurs difficultés d’accès aux soins, réclamant à leurs maires d’agir. Comment percevez-vous cette exigence ?
FRÉDÉRIC CHÉREAU : Nos concitoyens considèrent la santé comme un des services publics de première nécessité, avec la sécurité, l’accès au logement, la recherche d’un emploi… Ce n’est pas régalien mais, d’une certaine manière, cela s’y apparente. Ne pas avoir de médecin traitant ou un accès difficile à une consultation médicale, pour les Français, c’est extrêmement stressant. La première personne qu’on va voir dans ces cas-là… c’est son maire ! Certes, la santé n’est pas une compétence municipale à proprement parler. Mais la « clause de compétence générale », dès qu’un sujet est d’intérêt local, permet de s’en emparer.
Certains édiles, notamment ruraux, se sentent impuissants face à la désertification médicale. Existe-t-il des solutions possibles ?
Un maire ne se sent jamais complètement impuissant. Même si nous ne pouvons pas faire de miracle, nous avons des leviers pour agir : essayer d’appeler un médecin que l’on connaît, passer par le service d’accès aux soins, la communauté professionnelle territoriale en santé, l’hôpital de proximité… À plus long terme, nous pouvons aussi mettre un terrain à disposition pour créer une maison de santé, en allant chercher des professionnels, monter un centre de santé en y salariant des médecins, ou encore proposer des aides à l’installation, accueillir des internes en ville ou à l’hôpital, leur donner envie de vivre sur place, créer des associations qui soutiennent l’accès aux études de médecine ou encourager les collèges et lycées à avoir des options santé.
Les maires, qui travaillent avec tout le monde, sont ouverts à toutes les solutions innovantes
Et, plus largement, à l’AMF, nous pensons qu’il faut repenser le système de soins dans son ensemble. Et pas juste mettre des rustines sur des rustines… sur d’autres rustines. Les maires, qui travaillent avec tout le monde, sont ouverts à toutes les solutions innovantes. Nous voulons juste que nos concitoyens soient soignés ! Même si le soin n’est pas notre boulot, nous serons toujours des facilitateurs du premier kilomètre des politiques publiques.
Tandis que certains élus réclament une décentralisation en santé, vous défendez le fait que le soin reste une compétence étatique…
Nous ne sommes pas demandeurs de décentralisation en santé, ni aux mairies, ni aux départements. Nous nous en sommes emparés faute d’une réponse complète de l’État, mais ce n’est pas aux maires de s’occuper du sujet du soin. Nous sommes d’ailleurs très attentifs à ce qui peut s’apparenter à un « donnant-donnant » de la part de l’État. Nous mettons en place des terrains, des logements ou des aides à l’installation si nous l’estimons nécessaire. C’est notre liberté, mais l’État ne doit pas s’attendre à ce que nous le fassions systématiquement.
Y a-t-il des champs en santé dans lesquels les mairies pourraient cependant s’investir davantage ? Avez-vous aussi des lignes rouges ?
Je le redis : les maires n’ont pas à s’occuper de l’accès aux soins. C’est à l’État de former les personnels médicaux et paramédicaux et d’organiser leur répartition sur le territoire ! Ensuite, nous ferons le boulot pour les accueillir, les intégrer et leur rendre la vie plus facile. En revanche, la santé, au sens large, nous en faisons tous les jours : initiation au goût dans les cantines, espaces verts accessibles à moins d’un quart d’heure, clubs de sport, contrat local de santé, dépistages…
Nous serons toujours des facilitateurs du premier kilomètre des politiques publiques
Concernant le nouveau réseau labellisé France Santé, les édiles peuvent-ils avoir un rôle à jouer ?
Libre à chaque maire de demander cette labellisation. Mon sentiment, c’est que l’État vient, un peu comme les carabiniers, au secours d’initiatives qui existaient déjà, avec une nouvelle étiquette. C’est en partie artificiel car vont être labellisées des réalités très différentes. On ne voudrait pas, à partir d’une étiquette commune, arriver à un cahier des charges unique.
Certaines maisons de santé à l’initiative d’élus locaux se transforment parfois en coquilles vides… Quelle est votre doctrine ?
Nous disons aux collègues qu’il ne faut pas commencer par les murs ! Ne serait-ce que parce que s’ils trouvent des médecins, peut-être que la manière dont sera agencé le cabinet ne va pas leur plaire… C’est seulement quand vous avez une équipe constituée que vous pouvez construire des murs autour d’elle. Attention aussi à ne pas déshabiller Pierre pour habiller Paul. Ce sont souvent les territoires les plus riches qui octroient des aides conséquentes, permettant d’aller chercher un médecin qui est déjà juste à côté… Ça ne sert à rien !
Mais cette dérive existe aussi à l’initiative de l’État. Par exemple, j’ai souffert à Douai des zones franches urbaines, où j’ai vu des cardiologues installés en centre-ville, à proximité de tous les transports en commun, partir dans une zone périphérique, totalement inaccessible, où il n’y a qu’un bus qui passe six fois dans la journée. Pourquoi ? Parce que là-bas, ils avaient des aides fiscales ! Est-ce qu’ils ont créé des emplois là-bas ? Non ! Ça n’a servi à rien, si ce n’est à utiliser de l’argent de l’État en pure perte.
L’AMF défend traditionnellement une régulation à l’installation des médecins libéraux. Quel est votre sentiment personnel ?
La position de l’AMF est que nous sommes favorables à la régulation de l’installation des médecins dans les territoires déjà bien pourvus. Soit entre 10 et 20 % du pays, où l’on peut considérer qu’il y a un nombre de médecins au-dessus de la moyenne nationale. C’est de la régulation « douce », bien loin de la « coercition »…
Nous sommes favorables à la régulation de l’installation des médecins dans les territoires déjà bien pourvus
Je rappelle que les magistrats, cadres de la gendarmerie et de la police, préfets et sous-préfets, pharmaciens, kinés et dentistes n’ont pas cette liberté d’installation. Poser simplement la question de celle des médecins, puisqu’ils sont financés, en pratique, très majoritairement sur fonds publics, je ne trouve pas cela scandaleux. On peut avoir un débat, se dire que cela découragerait les étudiants de s’orienter vers cette filière ; mais dans ce cas-là, comment fait-on par rapport à nos concitoyens qui renoncent aux soins ? Des personnes âgées, dans des territoires ruraux, qui ne se soignent pas, ont des pertes de chance, meurent plus tôt, simplement car il n’y a pas de médecins chez eux. Est-ce que ce scandale-là, on l’accepte parce que les médecins ne veulent pas de régulation à l’installation ?
D’autres pays ont essayé : au Canada, 11 % des médecins restent dans le territoire où on les a installés. Peut-être que si on ne les avait pas forcés à aller là-bas, ça aurait été 0 % ! Une obligation d’installation temporaire, peut-être que c’est une solution…
Reste la question de l’identification pertinente des zones bien dotées ou sous-dotées…
Il faut définir la maille, à quelle échelle on descend. Quelquefois, vous êtes à la bordure d’une zone soi-disant bien pourvue, à un kilomètre de la zone d’intervention prioritaire, et on vous dit : « On a fait les calculs, vous avez des médecins ! », alors qu’en réalité, le médecin chez vous est à 12 km et vous n’avez pas les moyens de la ZIP. Ces effets de bord existeront toujours mais il faut les limiter. Il faudrait aussi que les chiffres soient les plus actualisés possibles. Normalement, la Cnam devrait être en mesure de les donner. Si on met les moyens, on est capables d’avoir une lecture en temps réel de la situation médicale sur le territoire.
Le dialogue des maires avec les hospitaliers est-il plus compliqué qu’avant, avec les difficultés d’attractivité des petits hôpitaux ?
Non, le dialogue se porte bien. Les maires sont très attachés à leurs hôpitaux de proximité. Ils comprennent aussi qu’on ne peut pas tout avoir dans tous les établissements. Je crois toutefois que les régions pourraient être de bons interlocuteurs de l’ARS et des centres hospitaliers pour travailler sur la cartographie des spécialités hospitalières, un enjeu majeur.
Je remarque aussi qu’à l’hôpital, il y a une course à l’activité. Si vous n’opérez pas ou ne faites pas d’hospitalisations longues, l’hôpital coule financièrement. Il faut que le mode de financement encourage naturellement les acteurs à aller vers le maintien en bonne santé. Pour l’heure, un hôpital qui ferait trop de prévention perdrait sa patientèle et se heurterait à de grands intérêts économiques…
Repères
2003 • S’engage en politique après la présidentielle (après avoir vu Jean-Marie Le Pen au second tour)
2014 • élu maire de Douai, après être entré au conseil municipal en 2008
2020 • Réélu maire de Douai, nommé coprésident de la commission santé de l’AMF
2023 • Vice-président de l’Association des maires de France (AMF)
2024 • Président de la Fédération hospitalière de France (FHF) des Hauts-de-France
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