LE QUOTIDIEN : Quelles sont les raisons de votre départ ?
Pr FRANK BELLIVIER : Ces sept années en tant que délégué ministériel ont été particulièrement intenses, d’autant que j’ai tenu à assumer, en parallèle, la responsabilité du service de psychiatrie et de médecine addictologique du groupe hospitalier Saint-Louis - Lariboisière - Fernand-Widal à Paris et d’une équipe Inserm. J’avais demandé à être libéré de ma fonction de délégué fin 2024, mais Michel Barnier, alors Premier ministre, venait d’annoncer le lancement de la grande cause nationale, ce n’était pas le moment opportun. La feuille de route de 2018 a été enrichie au fil des années et des ministres, ce qui en fait un objet vivant. Il est temps aujourd’hui, à la faveur d’une nouvelle année de grande cause nationale en 2026, d’ouvrir un cycle plus ambitieux. Je suis convaincu que les politiques de santé mentale et de psychiatrie doivent poursuivre la mobilisation d’autres ministères et administrations.
Quels sont à vos yeux les chantiers les plus aboutis ?
La délégation a permis d’assurer une continuité d’action à travers une période mouvementée, marquée par la crise du Covid et une grande instabilité politique (avec 11 ministres de la santé !). Malgré les difficultés préexistantes, aggravées par la pandémie et ses conséquences sur la santé mentale, nous avons mis des réformes sur les rails. Tous les ministres qui se sont succédé ont confirmé la délégation dans son rôle et enrichi la feuille de route.
La fabrique des politiques publiques en santé mentale et en psychiatrie a gagné en visibilité : nous avons incarné un engagement politique et financier inédit. Ainsi, 3,3 milliards d’euros supplémentaires ont été engagés pour mettre en œuvre les mesures de la feuille de route, de son lancement jusqu’en 2026. Le budget consacré aux soins psychiatriques a augmenté de 42 % entre 2020 et 2024. Ces investissements ont, certes, rattrapé un certain retard, mais ils ont aussi accompagné la conduite du changement. J’ai conscience que l’inadéquation entre l’offre et la demande en soins persiste, celle-ci ayant explosé dans le sillage de la crise du Covid, tant en population générale que chez les patients déjà suivis. Mais il y a eu des réformes structurelles.
On a assisté à une bascule ambulatoire, avec le déploiement des équipes mobiles, et à une territorialisation des politiques, grâce aux projets territoriaux de santé mentale (PTSM). La première génération (2019-2024) ayant bien fonctionné, le ministère a lancé une seconde vague [via l’instruction du 1er décembre 2025, NDLR]. Cette gouvernance confiée aux territoires permet de s’adapter aux réalités locales et de tisser des liens entre les acteurs sanitaires, médico-sociaux, sociaux, du logement, de la formation, du travail, de la vie communautaire, les municipalités et les conseils départementaux, etc. La deuxième instruction insiste sur les parcours des enfants et adolescents, en impliquant les structures de l’aide sociale à l’enfance, la protection judiciaire de la jeunesse, etc.
On a ouvert la voie à la solvabilisation des soins psychologiques, avec le dispositif – certes contesté – Mon soutien psy. Quelque 7 200 psychologues sont conventionnés et le maillage territorial s’améliore. Il faudrait désormais poursuivre le chantier de l’accès aux psychothérapies pour les pathologies psychiques, en lien avec les représentants des psychologues.
Je constate aussi que le sujet de la santé mentale a pris de l’ampleur au niveau sociétal. La déstigmatisation progresse. La psychiatrie a fait l’objet d’un traitement médiatique de qualité, loin du sensationnalisme et des faits divers. Ce mouvement n’est bien sûr pas à mettre au seul crédit de la délégation ministérielle : il s’inscrit à la croisée d’un phénomène épidémiologique, et d’une mobilisation politique – marquée par les assises de 2021 sur la santé mentale et la psychiatrie – et sociale.
Enfin, la France a pris une place croissante au niveau international à partir du sommet de Paris de 2021 sur les droits en santé mentale. Nous avons participé aux comités d’organisation des sommets mondiaux suivants. L’OMS Europe a choisi Paris pour accueillir le 16 et 17 juin 2025 la « Conférence régionale sur la santé mentale dans toutes les politiques », qui a donné lieu à la Déclaration de Paris. Et ce fut une fierté d’être à New York le 25 septembre 2025 lorsque la résolution a été prise d’adjoindre la santé mentale aux maladies non transmissibles dans les programmes de l’ONU.
Il reste néanmoins devant nous des questions d’une complexité et d’une urgence incroyables : l’attractivité de la psychiatrie et la gradation des soins, qui est la condition de la survie de la psychiatrie.
Comment voyez-vous la suite de votre parcours ?
Je reprends pleinement mes fonctions à la tête du département de psychiatrie et de médecine addictologique de Lariboisière, et je vais me consacrer à la valorisation des données collectées dans le cadre d’un gros projet de recherche européen que j’ai coordonné de 2019 à 2024, intitulé R-Link. Notre consortium qui réunit 15 centres dans neuf pays européens, travaille sur le lithium dans les troubles bipolaires. Nous avons décidé de nous présenter à un nouvel appel d’offres européen, avec ce même consortium quelque peu élargi. Le jour où le décret officialisant mon départ est sorti, j’ai reçu une réponse favorable de l’Europe, indiquant que notre projet passait en phase 2 !
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