Le décès de Carène Mezino, infirmière de 37 ans poignardée ce lundi 22 mai au CHU de Reims par un patient souffrant de troubles psychiatriques, aurait-il pu être évité par une meilleure prise en charge ? Impossible à dire, mais le drame remet en lumière l'effondrement de longue date de ce secteur.
Le meurtre « repose immédiatement la question de la situation catastrophique de la prise en charge des malades mentaux dans nos établissements psychiatriques », a réagi ce 23 mai Force ouvrière Santé. Quatre syndicats de psychiatres* ont témoigné de leur « émotion après l’agression mortelle d’une soignante du CHU de Reims et les blessures d’une secrétaire » et appellent à une « nécessaire prise de conscience du risque auquel sont exposés les soignants et professionnels de l’hôpital, et de la réalité de violence à laquelle nous sommes tous confrontés ».
Selon les premiers éléments de l'enquête, l'agresseur, un homme de 59 ans sous curatelle, souffrait de troubles psychiatriques sévères et s'était déjà montré violent à plusieurs reprises. Des questions se posent déjà sur le suivi psychiatrique dont il faisait l'objet. « Le patient ne prenait pas son traitement depuis plus d'un an », a rapporté à l'AFP une source syndicale locale qui a requis l'anonymat.
Le suspect, souffrant de schizophrénie, a affirmé « en vouloir au personnel hospitalier », « aux blouses blanches » et à « la psychiatrie », a indiqué ce mercredi 24 mai le procureur de Reims Matthieu Bourrette, qui a demandé sa mise en examen pour « assassinat » et « tentative d'assassinat ».
Plusieurs acteurs du monde hospitalier voient dans ce drame une nouvelle illustration des difficultés de la psychiatrie française, un secteur plongé dans une profonde crise depuis plusieurs décennies.
La psychiatrie reste le « parent pauvre » du système de santé
« On va vivre des moments tendus en termes de psychiatrie » ces prochaines années, a reconnu mardi sur RTL Arnaud Robinet, président de la Fédération hospitalière de France (FHF). Il a employé un terme omniprésent chez les observateurs du secteur : la psychiatrie est le « parent pauvre » du système de santé français.
Le constat est le même sur le terrain, en des termes souvent plus virulents que ceux d'Arnaud Robinet, par ailleurs maire de Reims et membre de la majorité présidentielle (Horizons). Et il ne date pas de cette semaine. Ces derniers mois, les principales organisations de psychiatres à l'hôpital ont plusieurs fois dénoncé le « délabrement avancé » du secteur et le « grand mépris du gouvernement ».
La psychiatrie connaît des problèmes communs à tout l'hôpital, mais amplifiés par les spécificités des troubles mentaux : ces derniers nécessitent souvent un suivi de longue haleine et les traitements médicamenteux doivent généralement être accompagnés de psychothérapies, qui supposent de longues consultations.
Pour y répondre, les moyens de l'hôpital public apparaissent inadéquats, ce qui se traduit pour de nombreux patients, en particulier les enfants et adolescents, par l'impossibilité de trouver un rendez-vous pendant de longs mois et de bénéficier ensuite d'un suivi suffisamment régulier.
Un manque de soignants qui se répercute sur les soins
Un chiffre montre que cette tendance remonte à loin : entre 1997 et 2021, le nombre de lits d'hospitalisation en psychiatrie a diminué d'environ un cinquième, de presque 100 000 à un peu plus de 80 000. Cette baisse n'est pas évidente à résorber car elle reflète un manque de soignants - psychiatres et infirmiers spécialisés -, faute de revenus et de conditions de travail satisfaisantes dans les hôpitaux.
Ces conditions peuvent avoir des conséquences désastreuses sur les patients hospitalisés. En 2021, plusieurs dizaines de psychiatres dénonçaient, dans « Le Parisien », un recours excessif à l'enfermement, y voyant la « honte » de leur discipline à cause d'une pression excessive sur les soignants.
Connue de longue date, la crise de la psychiatrie est donc revenue sur le terrain politique mardi : le chef de file des Républicains, Éric Ciotti, a ainsi appelé à un « grand plan Psychiatrie », une préoccupation jusqu'alors rarement exprimée à droite.
Mais « ce n'est pas en claquant des doigts que nous aurons plus de médecins demain, il faudra attendre 10 ans », a prévenu le ministre de la Santé, François Braun, à l'Assemblée nationale, défendant aussi le « partage de compétences avec des infirmières spécialisées ».
Des mesures jugées insuffisantes
Comme il l'a rappelé, le gouvernement a pris plusieurs mesures depuis le début de la présidence d'Emmanuel Macron. Mais, parmi les acteurs de la psychiatrie, elles sont encore très insuffisantes. La plus emblématique consiste à proposer le remboursement de plusieurs consultations chez un psychologue pour des troubles « légers à modérés ».
Mais les montants remboursés sont jugés trop faibles par les psychologues, et le nombre de consultations souvent insuffisant pour une thérapie efficace. En outre, de nombreux patients sont laissés de côté, leurs troubles étant jugés trop lourds pour un tel parcours mais pas assez graves pour une hospitalisation.
*Syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH), Union syndicale de la psychiatrie (USP), Intersyndicale de défense de la psychiatrie publique (Idepp) et Syndicat des psychiatres d'exercice public (Spep)
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