La France a vingt ans de retard sur les États-Unis, où la simulation en santé sert à former, évaluer et recertifier le corps médical. L’intérêt pédagogique, pourtant, n’est plus à démontrer : on mémorise mieux en mettant les mains dans le cambouis. Des plateformes de simulation, à Paris et en province, proposent des formations au succès grandissant où étudiants, internes, et médecins s’entraînent sur des malades immortels.
JAMAIS plus sur un patient la première fois. C’est ce que s’est dit cette interne parisienne en anesthésie-réanimation au sortir d’une séance de simulation : « J’ai fait ma première ponction lombaire sur quelqu’un il y a deux ans. Ma main tremblait, le matériel ne m’était pas familier ». Elle en est convaincue, une révolution est en marche. « Mon frère est en première année de médecine. Lui passera ses épreuves classantes nationales sur mannequin. Ça va très vite ».
La France a tout de même un sacré train de retard : on est loin des « sim wars » organisés aux États-Unis, ces compétitions interactives de simulation médicale, où sont distinguées des équipes pour leur communication et leur management. Ici, les moyens suivent péniblement. Il y a aussi un frein culturel. Quel médecin de 50 ans acceptera sans broncher d’être jaugé lors d’une simulation filmée ?
Un outil de lutte contre les erreurs évitables.
Aux yeux du Dr Antoine Tesniere, directeur médical du département de simulation iLumens, l’enjeu en vaut pourtant la chandelle. « La simulation permet de répéter à l’infini des situations courantes ou rares. C’est un formidable moyen de lutter contre les erreurs médicales à l’hôpital », responsables de milliers de morts chaque année. Le ministère de la Santé en a fait une priorité : 8 millions d’euros sont débloqués pour développer la simulation en santé. L’objectif : améliorer la sécurité des soins via la formation initiale et continue.
Le Pr Jean-Claude Granry a dressé un état des lieux* national de la simulation médicale pour le compte de la HAS. Environ 80 centres proposent des ateliers très divers : simulateur d’anesthésie (induction, ventilation, respirateur), d’obstétrique (hémorragie de la délivrance lorsque le bébé, poussé par un piston, sort du ventre de sa mère), mannequin de tâche (bras pour les intraveineuses et sutures, tête pour l’intubation), « serious games » pour répéter les protocoles de soins...
Convaincu que c’est une voie d’avenir, le Pr Granry a aménagé une aile pour la simulation en santé au sein du CHU d’Angers. « Ici, la salle où les infirmières apprennent à se servir du matériel d’hémodialyse, détaille l’anesthésiste-réanimateur. Là, la salle de circulation extracorporelle, où les pompistes s’entraînent avant la chirurgie cardiaque. Cette plateforme, c’est un lieu de rencontre. Des obstétriciens et des gériatres se découvrent des points communs dans la gestion du stress ».
Les internes apprennent à suturer avant leur premier stage.
Le Pr Isabelle Richard, doyenne de la faculté de médecine d’Angers, accompagne le mouvement. « Fin octobre, l’ensemble des internes à la veille de leur premier stage en chirurgie vont apprendre en simulation à s’habiller, suturer et enlever des broches, expose-t-elle. Le bénéfice est très important pour l’étudiant timide qui trouvera toujours une excuse dans le service pour éviter un geste jamais fait ». L’objectif de la doyenne, à terme : que tous les étudiants de 2e cycle, chaque semestre, s’entraînent sur simulateur.
Le DPC propose des formations en simulation, que méconnaissent la plupart des médecins. Le centre de simulation de Paris-Sud forme une centaine de PH par an. « On en est aux balbutiements, admet le Dr Philippe Roulleau, coordinateur du centre Lab for Sims. En congrès, les seniors adhèrent devant les démonstrations. Ils voient que la technique peut les aider à mieux s’organiser et à communiquer ». La médecine libérale s’y met aussi. L’équipe d’anesthésie de la clinique des Franciscaines, à Versailles, s’essaiera sur un mannequin le 23 novembre. Une réponse à la question de l’assurance des spécialistes.
Le frein financier.
Antoine Tesniere, du centre iLumens, est convaincu qu’un jour, l’ensemble des professionnels de santé passeront par la case simulation. « Le principal frein est économique », note-t-il. Sa structure, rattachée à Paris-Descartes, tourne avec 1,5 million d’euros par an, en partie versés par Dassault Systèmes. Ce qui en fait une vitrine, autant qu’une exception en France.
Le Pr Dominique Perrotin, président de la Conférence des doyens, tempère l’enthousiasme général. « On ne peut se passer de la simulation mais l’outil a des limites. Il ne remplacera jamais le cours magistral ». Les ECN sur simulateur, laisse-t-il entendre, ce n’est pas pour tout de suite. Pas plus que la recertification des médecins, un grand tabou. « Il faut qu’on y arrive progressivement », concède toutefois le président des doyens.
* État des lieux en ligne sur www.has-sante.fr. Le Pr Granry est également coauteur de « La simulation en santé - de la théorie à la pratique », premier ouvrage sur les techniques de simulation en santé, paru cet automne chez Springer.
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