Barentin (76)
Dr Stéphane Pertuet
Elle m’avait regardé en coin, comme cela, un peu comme cette jeune maman qui, quelques semaines après que j’eus vissé ma plaque de généraliste, m’avait dévisagé de biais, me faisant comprendre qu’elle doutait fortement que je fusse à la hauteur pour vacciner son nourrisson.
Marthe avait 80 ans et souffrait d’une coxarthrose. Une coxarthrose évoluée, douloureuse, avec tous les symptômes de la coxarthrose et une imagerie qui ne laissait aucune place au doute.
Je fis ce qu’aurait fait n’importe quel médecin, avec les précautions d’usage, le tact, la réassurance ; tout ce que les médecins font toujours pendant que les médias expliquent qu’il serait bon de les former afin qu’ils le fassent. Bref.
Marthe, conseillée par sa voisine de palier qui en savait long sur la coxarthrose vu qu’elle était abonnée à « Santé Magazine » et qu’elle écoutait Michel Cymes avec une assiduité nimbée de religiosité, lui tint à peu près ce langage :
« Marthe, ma bonne Marthe, mon amie de soixante ans – deux fois trente !, c’est pour vous dire –, n’écoute pas ce blanc-bec de généraliste ; va donc voir Monsieur Delabiomer, tu verras, tu m’en diras des nouvelles… »
Sitôt dit, sitôt fait, Marthe se fit conduire par son nouvel amant – René D., un pré-Alzheimerien de cinq ans son aîné – chez l’homme de science qui la tirerait de ce bien mauvais pas.
Elle fut bien reçue, rassurée par le costume gris anthracite, les mocassins à glands, les dents parfaitement blanches et alignées et la raie bien au milieu de l’homme aux cheveux gris délicatement gominé « effet mouillé ».
Déjà, l’équilibre des forces était rompu en ma défaveur.
L’homme au costume gris et aux jolies dents bien alignées fit faire à Marthe l’acquisition d’un appareil ultra-sophistiqué avec des diodes rouges et vertes du plus bel effet, surtout au crépuscule.
Elle trouva que mille euros étaient une somme tout à fait raisonnable eu égard aux effets miraculeux avancés par le magicien gominé. Mille était un beau chiffre, rond et sérieux comme un quinquagénaire du CNRS, Jacques Crozemarie ou le chercheur en blouse blanche de chez Colgate. Vingt-trois euros chez son généraliste, sans doute de bonne volonté, mais qui roulait en Clio et travaillait en pull-over ; cela, il faut bien le reconnaître, ne faisait pas très professionnel et incitait à une légitime prudence et à une non moins prudente expectative.
Elle s’en retourna, heureuse et conquise, pressée de coller les électrodes salvatrices sur sa hanche récalcitrante en regardant son émission préférée de santé-réalité.
Quand six mois plus tard, Marthe ne parvint presque plus à marcher et qu’elle resta bloquée au beau milieu d’un passage pour piétons, la confiance tenace, elle se fit reconduire chez l’homme de l’art – le vrai, l’homme aux diodes et aux électrodes autocollantes – afin qu’il la sortît d’affaire.
Le scientifique au costume sérieux réfléchit quelques instants. Il fit le tour de Marthe en la considérant d’un air soucieux. Il connecta entre eux ses milliards de neurones qu’il mettait au service de la médecine et du soulagement des vielles dames arthrosiques.
La solution fusa, aussi rapide que l’éclair de son génie momentanément et inopportunément égaré par son désir de calmer la douleur de Marthe : en plus de la soulager, il allait la guérir !
« Ma chère Marthe, vous permettez que je vous appelle Marthe ? J’ai la solution pour vous.
– Ah, merci docteur, vous permettez que je vous appelle docteur ? répondit Marthe.
– Surtout pas, poursuivit-il, mais j’ai quelque chose pour vous Marthe ! Vous voyez les poissons, les dauphins, et toutes ces bêtes aquatiques qui ondulent dans les mers, avec agilité et grâce ; eh bien, ces animaux-là ne connaissent ni arthrose, ni rhumatismes, ni les douleurs que ces maladies provoquent ! Donc…, je vais vous proposer LE remède miracle, quelque chose qui vient des États-Unis, quelque chose que les médecins ne connaissent pas : du cartilage de requin en poudre ! »
Marthe déboursa mille euros pour ses nouvelles gélules miraculeuses directement importées des États-Unis. Elle rentra chez elle, déposa un joli napperon qu’elle avait fait au crochet sur l’appareil aux diodes rouges et vertes.
Après trois mois de son traitement révolutionnaire, elle revint me voir, me raconta son histoire et se fit poser une prothèse de hanche.
Marthe va bien. Elle ne souffre plus ; elle marche et me dit qu’elle est heureuse… comme un poisson dans l’eau.
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