Même si l’usage des langues régionales a reculé de manière spectaculaire depuis quelques décennies, et concerne désormais principalement les personnes âgées et les ruraux, de nombreux médecins continuent à les parler avec leurs patients, par choix ou par nécessité.
Généraliste à Itxassou, au cœur du pays basque, le Dr Denise Machicotte parle basque tous les jours, y compris avec des jeunes patients : contrairement aux autres langues, le basque est en pleine renaissance et se parle de plus en plus. « Les personnes âgées sont plus à l’aise, parce que c’est leur langue maternelle, mais le dialogue est aussi plus riche et plus fructueux en basque qu’en français », constate-t-elle. Un autre médecin de son village, d’origine libanaise, a appris le basque et le parlait couramment avec ses patients… et son successeur est maintenant en train de l’apprendre. De même, le personnel bascophone de l’hôpital de Bayonne porte désormais, s’il le souhaite, un badge pour indiquer aux patients qu’il parle basque.
Généraliste à Olmetto, en Corse du Sud, le Dr Don-Paul Secondi soigne de nombreux patients qui s’expriment beaucoup plus facilement en corse qu’en français, mais regrette que la langue se perde chez les jeunes. Il y a quelques années, un bon tiers de ses patients parlait corse au cabinet, alors qu’il ne fait plus maintenant qu’une consultation sur cinq entièrement en corse. Parfois, ses patients et lui utilisent les deux langues en même temps, et le corse permet de renforcer la confiance et de faciliter le dialogue.
Des mots pour dire l’intime
La consultation en langue régionale diffère de la consultation en français car elle permet de dire d’autres choses, surtout quand le patient manie mal le français. Mais, même avec un parfait francophone, le passage à la langue régionale peut enrichir l’échange, estime le Dr Paul André Befort, généraliste à Strasbourg, qui a toujours travaillé en français et en alsacien. Aujourd’hui à la retraite, il était installé en plein centre-ville et recevait beaucoup de cadres et de professions libérales qui parlaient très bien le français. Pourtant, ils revenaient souvent à l’alsacien pour dire des choses plus « difficiles » ou plus intimes, mais aussi pour exprimer leur état par des mots imagés. Nutritionniste à Strasbourg, le Pr Jean-Louis Schlienger constate que « quand on va mal, on aime revenir à sa langue maternelle, et ainsi à l’enfance ». Il a toujours été impressionné par la variété des nuances qu’autorise le dialecte pour décrire un ressenti, mais aussi par la logique imagée de l’alsacien, qui assimile par exemple la pituite à une « eau venue du cœur ». Manié par 700 000 personnes, l’alsacien est la langue régionale la plus parlée en France.
Un lexique soigneusement codifié
Bien que le basque, le breton et l’alsacien « médicaux » aient été soigneusement codifiés par les médecins et les linguistes, leur usage se perd d’autant plus vite que les médecins sont aussi moins nombreux à les parler : « Il faut être deux pour parler la même langue », relève Fanch Broudic, historien de la langue bretonne, qui rappelle qu’en 15 ans, la Bretagne est passée de 250 000 à 170 000 locuteurs, dont les deux tiers ont plus de 60 ans.
Anesthésiste à Brest après avoir été généraliste rural pendant de longues années, le Dr Jean Branellec consultait très souvent en breton autrefois, et continue à le faire quand ses patients le parlent. « Changer de langue, c’est changer de sensibilité et nouer une autre relation », explique ce praticien « très attaché à sa langue », à sa richesse et à ses expressions. Certes moins indispensables qu’autrefois, sauf pour un pourcentage toujours plus faible de patients, les langues régionales doivent être protégées et renaître, s’accordent à penser tous ces médecins des quatre coins de la France, en espérant que, cette fois, les députés iront jusqu’au bout de leur intention.
Quatre généralistes font vivre à tour de rôle un cabinet éphémère d’un village du Jura dépourvu de médecin
En direct du CMGF 2025
Un généraliste, c’est quoi ? Au CMGF, le nouveau référentiel métier redéfinit les contours de la profession
« Ce que fait le député Garot, c’est du sabotage ! » : la nouvelle présidente de Médecins pour demain à l’offensive
Jusqu’à quatre fois plus d’antibiotiques prescrits quand le patient est demandeur